Lignes d’ombre (2018)

12 panneaux,  techniques mixtes sur papier intissé (40 X 140 cm)

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Ce travail a été effectué dans le cadre d’une résidence d’artiste en Corée du Sud durant 7 semaines. Ce lien étroit que j’entretiens avec le paysage ne s‘est pas tout à fait tissé comme je l’envisageais habituellement.

Dressé devant mon regard s’élève un mur de pins. La masse verte griffée de lignes rouge-marrons forme des ondulations qui s’élèvent de mon corps à l’horizon. Quel horizon d’ailleurs tant les collines ravinées son proches, si proches ? Me retourner ne m’apporte pas plus de sérénité. A la verticalité des pins s’opposent un autre mur, tantôt formé de la brume marine, tantôt barré d’un horizon à peine courbe, séparant la mer de Corée et un ciel dont l’intensité du bleu m’aspire. Je ne suis pas en tension entre deux états, mais bien tension entre deux forces qui constituent cet environnement puissant.

Habitué à me fondre dans le paysage, à en faire mon espace intime, cet entre-mondes terrestre et marin  m’a d’abord résisté ; je ne parvenais pas à l’appréhender, tourmentée que j’étais par la vibrante énergie tellurique de l’un autant que par l’énergie ondoyante de l’autre.  Il m’étouffait sans doute aussi. L’immense forêt de pins a pourtant rapidement  supplanté l’océan, situé du côté opposé de l’atelier qui m’était assigné, qui m’attirait pourtant au commencement. Commence alors un dialogue entre l’ouvert et le fermé. Il a fallu appuyer mon regard, pour que les digues cèdent et qu’enfin je parvienne à comprendre ce qui se jouait sous mes yeux. Cette sylve ressemblait à une écriture de fous, écrivait Paul Morand, (Montociel-Rajah aux grandes Indes). Il fallait qu’à l’instar de ce dernier je me laisse aspirer par le foisonnement végétal, que je délaisse mon regard formé à une sorte de rationalité paysagère. Je devais faire mienne la recommandation de P. Morand pour lequel Ce regard qu’en Europe nous appuyons sur les objets pour en prendre possession comme la flèche perce l’oiseau, je ne le dirigeais plus ; mes yeux ne regardaient pas : ils voyaient seulement, ils étaient deux trous où s’engouffraient les spectacles ;  sans résistance,  tout ce qui s’offrait, je l’absorbais. Comme le dit Catherine Groult à propos de l’expérience de P. Morand, dans L’émotion du paysage, la perte de la volonté de puissance au sein du débordement de la forêt pourrait coïncider avec l’expérience du sentir, de la vision (du voir) et non du regard. Se perdre, c’est s’éprouver comme partie du monde. Et se perdre fait aussi partie du fondement même de l’acte créateur.

C’est finalement par l’ombre des pins que j’ai compris où je devais porter ma vision. Jour après jour j’ai compris comment les ombres s’animaient. J’ai compris comment la forêt vivait et respirait au gré du temps, son intime vibrance. De la mi-mai à fin juin, heures après heures, minutes après minutes, secondes après secondes, j’ai reporté les lignes des ombres, sous un soleil de plomb, dans des positions inconfortables, inlassablement, patiemment. Je suis devenue une chasseuse d’ombres. J’ai pesté contre les nuages, le mauvais temps parfois, le vent qui soufflait dans les branches, qui m’empêchait à certains moments de transcrire les ombres sur le support.  J’y suis revenue sans cesse, de façon obstinée. Au fur et à mesure de mes interventions, le temps s’est inscrit là, sous les lignes du crayon dans la matière de la peinture.

Quant à la mer, présence invisible et forte dans le même temps, elle est revenue dans un second temps. Quand j’ai vraiment pris conscience qu’elle avait été jadis, dans un temps ancien, partout présente, qu’elle recouvrait entièrement ces falaises qu’elle avait ensuite taillées et ces montagnes au sol rouge, sur lequel désormais pousse une forêt de pins. J’ai confronté mon support peint aux intempéries de la mousson en l’entreposant notamment à l’extérieur, parfois pendant plusieurs jours. Il s’agissait là de capter les traces invisibles du lieu.