Sylve (2018/2019)

dessin sur papier graphite, crayons de couleurs (78 X 110 cm)

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Dressé devant mon regard se trouve un mur de pins. La masse verte griffée de lignes rouge-marrons forme des ondulations qui s’élèvent à l’horizon. Me retourner ne m’apporte pas plus de sérénité. A la verticalité des pins s’opposent un autre mur, tantôt formé de la brume marine, tantôt barré d’un horizon à peine courbe, séparant la mer de Corée et un ciel dont l’intensité du bleu m’aspire. Je ne suis pas en tension entre deux états, mais bien tension entre deux forces qui constituent cet environnement puissant.

Habitué à me fondre dans le paysage, à en faire mon espace intime, cet entre-mondes terrestre et marin  m’a d’abord résisté ; je ne parvenais pas à l’appréhender, tourmentée que j’étais par la vibrante énergie tellurique de l’un autant que par l’énergie ondoyante de l’autre.  Il m’étouffait sans doute aussi. L’immense forêt de pins a pourtant rapidement supplanté l’océan, situé du côté opposé de l’atelier qui m’était assigné, qui m’attirait pourtant au commencement. Commence alors un dialogue entre l’ouvert et le fermé. Il a fallu appuyer mon regard, pour que les digues cèdent et qu’enfin je parvienne à comprendre ce qui se jouait sous mes yeux. Cette sylve ressemblait à une écriture de fous, écrivait Paul Morand, dans Montociel-Rajah aux grandes Indes. Il fallait qu’à l’instar de ce dernier, je me laisse aspirer par le foisonnement végétal, que je délaisse mon regard formé à une sorte de rationalité paysagère. Je devais faire mienne la recommandation de Paul Morand pour lequel ce regard qu’en Europe nous appuyons sur les objets pour en prendre possession comme la flèche perce l’oiseau, je ne le dirigeais plus ; mes yeux ne regardaient pas : ils voyaient seulement, ils étaient deux trous où s’engouffraient les spectacles ;  sans résistance,  tout ce qui s’offrait, je l’absorbais.

Comme le dit Catherine Groult à propos de l’expérience de Paul Morand, dans L’émotion du paysage, la perte de la volonté de puissance au sein du débordement de la forêt pourrait coïncider avec l’expérience du sentir, de la vision (du voir) et non du regard. Se perdre, c’est s’éprouver comme partie du monde. C’est ainsi qu’est née cette série de grands dessins. Reprenant le motif du végétal, pour aller vers quelque chose de mouvant, j’ai cherché à traduire le lien fragile qui nous unit au vivant. Les multiples traits constituent une trame au même titre qu’un tissage, à la fois étoffe, mer végétale en mouvement, comme en flottaison sur l’espace de la feuille. Frémissement, foisonnement, densité, mouvement, sont rendus notamment par l’accumulation des traits qui se chevauchent et se superposent comme s’il s’agissait d’une étoffe précieuse. Et le regard s’en trouve saisi, c’est ce même saisissement vécu et ressenti in situ que j’ai cherché à retrouver ici.