J’habite la tranquillité des feuilles, l’été grandit

Jean Lescure

Lieu d’herbe

(un lieu d’être,  dans les pas du paysage)

 

Dans le cadre de la Biennale Saint Laurent, Anne Laure H-Blanc présente à Alter Art une série de dessins : lignes de branches, feuilles, brindilles d’herbe – on ne sait. C’est d’un lieu dont il s’agit, aux multiples sens du terme.

Lieu de notre passage sur un chemin qui serpente, où l’on dessinerait tout en marchant ce qui se trace devant nos yeux.

Lieu  philosophique, où l’on va puiser l’origine.

Qu’est-ce qu’un lieu ? Philippe Jaccottet  répond :  la présence d’une source et le sentiment obscur d’y avoir trouvé « un centre ». Une figure se crée dans ces lieux, expression d’une ordonnance. »[1]. Dans le fouillis des herbes il s’agit peut-être de contempler le centre d’une harmonie. C’est en tous cas très certainement une méditation, nourrie par l’art asiatique et par les poètes. Le lieu d’herbes, livre d’Yves Bonnefoy, a inspiré le titre de cette exposition : « L’évidence d’un lieu qui est mon ici-même, effaçant toute pensée d’un ailleurs. » dit le poète.

L’herbe : lieu commun, et communément partagé – les sensations, émotions, sentiments filant au gré des pas. Nœud. Rémanences d’une enfance. Là se lient et se délient les labyrinthes de nos pensées. Cette quête à l’intérieur du paysage, c’est le processus d’une recherche déjà ancienne. Après avoir peint et dessiné l’eau d’un étang disparu, les branches qui s’y miraient, œuvres exposées à l’Espace Aragon, Anne-Laure H-Blanc se centre ici sur le plus proche, ces herbes communes. Pour les représenter, l’artiste parle de geste-racine : mouvement de la main et du corps tout entier qui se met en osmose avec l’espace observé et génère le dessin ou ses doubles quand elle utilise le papier carbone.

Dans les grands formats très allongés, l’artiste étale d’abord la couleur ; elle trace ensuite au fusain, au crayon, la toile de la végétation ; précise, patiente, dans cette « paisible incompréhension » dont parle si bien Alexandre Hollan.

Ou elle décline ces gestes-racine sur des papiers blancs, des papiers noirs, afin que se trament à la fois l’espace de l’ombre et celui de son vide, là où la nature vibre. On avance de dessin en dessin au plus près, au plus proche : travelling avant, intériorité, approfondissement du souffle, intimité du lieu.

Être ce que l’on voit. Respirer l’ombre des  signes que la lumière  inscrit dans l’espace. Une « immensité intime »[2], ancestrale, immanente ;  le regard se perd, se trouve et se perd à nouveau, dans l’incessante répétition d’un motif toujours autre et sans cesse recommencé.

Philippe Jaccottet comme Gaston Bachelard en viennent à rendre hommage à ces œuvres dont les ondes calmes  font grandir le monde, éclairent et donnent des ailes.

Rendons grâce à ces moments où l’art est émergence de l’être.

Janine Desmazières, Août 2018

 

[1] Paysages avec figures absentes, Poésie/Gallimard, p 129

[2] La poétique de l’espace, Gaston Bachelard, PUF, p 169