Si nous regardions

(…) Anne-Laure H-Blanc, agence givre, glace, brume, ombres et lumière sur de grandes pages mouillées qu’elle griffe  d’un réseau d’herbes, de branchages ou de radicelles.
Les images fugitives qu’elle esquisse jouent constamment et révèlent à l’infini des paysages mouvants, entre réalisme, calligraphie et vision onirique. Son trait tente d’aller à l’essentiel pour intempestivement saisir, comme elle dit, ” un presque rien visuel ” et accrocher notre regard.

 

Ses paysages — grands espaces sauvages — peuvent dater d’avant notre ère, ou — petits fragments — constituer une vision d’aujourd’hui, tel que le scintillement d’une branche givrée dans un parc public.

Ses paysages n’ont pas d’âge. Et notre présence y est secrètement logée.
Êtres visibles ou invisibles, nous pourrions voir nos traces joyeuses s’esquisser en filigrane sur les pliures et les entailles du papier — sentes escarpées ou petites niches paisibles — dans lesquelles notre intellect et nos émotions, désespérément, débattent.
Nous pourrions voir notre périlleux présent et, au loin, notre improbable avenir.
Nous pourrions voir le froid, le redoux, la canicule et l’été indien se succéder à grande vitesse
avec les quatre couleurs des saisons qu’elle dessine,
et le temps,
le temps,
les heures et les jours.
Nous pourrions voir les milliards de générations qui se suivent sur terre.
Dans le ciel, l’éternel vol des migrateurs.
Et sur la neige, la longue suite des âmes exilées qui montent du sud pour rejoindre,
au péril de leurs membres, nos villes mirages.
Et puis nous, habitants de villes devenues inhabitables, ou habitants de campagnes mortifères,
nous pourrions aussi nous voir.

 

Si nous regardions.

 

Ses paysages répondent à l’écho futur de nos souvenirs,
ils révèlent la mémoire intime de ce que nous sommes en train de perdre.

 

Il y a du bruit dans la poitrine du paysage.
Dans le calme glacial du crépuscule, avant le lever de Vénus, le paysage attend
que nous lui prêtions un regard.

Elisabeth Chabuel, Février 2018